Wisdom of Life

Quelles valeurs « spirituelles » peuvent féconder nos engagements collectifs ?

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D’où nous est venue cette question ? Elle semble avoir traversé nos dernières rencontres à travers les thèmes : solidarité-fraternité, droit d’asile, laïcité et tolérance, consommer autrement, la politique au risque de la spiritualité : une démocratie en quête de sens, même si nous n’avons pas toujours explicité ce qui nous paraissait essentiel dans ces démarches, à la fois pour que chacun puisse se l’approprier dans une démarche intérieure, et pour que ces rencontres puissent porter tous leurs fruits là où chacun peut être engagé dans sa vie ordinaire.

 

Spirituel : comment le définir ?

Un souffle qui nous anime et donne du sens à nos actions ? Un cheminement intérieur ? Une sagesse, un art de vivre, une façon de nous questionner sur le sens de notre existence, notre finitude, notre place dans l’univers ? Un appel, l’effet d’une rencontre, le contre-coup d’un événement ?

 

  • Une spiritualité avec ou sans Dieu

Certains ont besoin pour le définir d’y associer en contre-point le mot Dieu. Même s’il s’affirme athée, A. Comte-Sponville, philosophe qui vient d’écrire L’esprit de l’athéisme – introduction à une spiritualité sans Dieu défend la sauvegarde et la transmission des valeurs judéo-chrétiennes où il privilégie la fidélité (fidélité à une démarche, une perception, un appel) et le désir de communion. Comme beaucoup de nos contemporains, on le sent aussi sensible à la pensée bouddhique et à certaines expériences mystiques comme présence de l’homme dans le cosmos.

Emmanuel Mounier donnait cette définition de la communion : « la communion est celle des hommes qui communient à une même utopie du devenir humain ou à une même Foi religieuse ». Pour certains, les deux dimensions vont de pair et ne s’excluent pas. Pour d’autres, elles doivent être radicalement séparées.

D’autres défendent un humanisme tout court, mais un humanisme exigeant qui prône en premier lieu la nécessité de mettre en œuvre le don de la vie face aux forces destructrices inhérentes à la nature humaine, aux processus de barbarie et face à cette tentation grandissante de réduire l’homme à un objet de consommation, ou de le maintenir dans des positions humiliantes ou avilissantes. Dans une chapitre de son livre La haine et le pardon, c’est la position de Julia Kristeva, psychanalyste, linguiste, au regard de ses actions politiques en faveur des handicapés quand elle nous met en garde « laïcité : des valeurs aux limites de la vie ».

 

2) Une spiritualité qui serait le fondement de notre unité

Elle réglerait notre marche dans le temps dans une fidélité à nous-même, temps de notre histoire personnelle croisé au temps d’une histoire collective.

Pour certains d’entre nous, il est bien difficile dans le feu de l’action de démêler les ressorts qui nous font agir et comme l’écrit une amie : « Ah ! les valeurs spirituelles : je ne comprends pas comment vous pouvez faire de telles séparations. Dans mes engagements collectifs, j’y mets non seulement mon âme, mon intelligence, mes connaissances modestes mais ma personne, ma chair, ma sensibilité, mon affectif et … mon agressivité ».

Mais plus loin, elle nous donne le vrai ressort de sa présence sur le terrain quand elle écrit :

« Pour moi tout être humain homme ou femme est un être ‘religieux’ c’est-à-dire qu’il a pour mission humaine de relier ses frères et sœurs entre eux, afin d’installer la grande famille dans une fraternité aidante, secourable ».

Démarche utopique qui peut prendre corps dans une réalité humaine au plus près de nos vies, mais qui pose la délicate question de la distance à mettre entre le spirituel, l’idéologique et le religieux : « un parmi d’autres » dans la grande famille humaine, tous enfants de Dieu, enchaînés dans la marche inexorable de l’Histoire… ?

 

3) Une spiritualité qui incite à une ouverture d’esprit

Puiser dans notre capital d’humanité, c’est à la fois reconnaître la faiblesse et les limites des religions, des idéologies et même des grands idéaux tels les Droits de l’homme et l’affirmation des valeurs républicaines, mais c’est aussi s’imposer d’en faire une lecture neuve, de repérer les messages qui ont aidé les peuples à progresser en humanité.

Nécessité de trouver un cadre pour permettre l’expression multiple de la spiritualité. Nous avons dans notre héritage la possibilité d’emprunter aux autres cultures que les nôtres d’autres façons de tisser des liens, d’établir des échanges. Je retiens le témoignage de Marie-Anne Chapdelaine, élue municipale de Rennes quand elle nous a parlé des difficultés d’ouvrir des lieux de culte sur les quartiers. Voici son argumentation devant le conseil municipal : « ceci pour permettre à chacun de vivre sa culture et spiritualité dans le respect des règles de notre République et au nom d’une laïcité vivante, ouverte sur un patrimoine commun »… « pour favoriser les échanges entre les diverses cultures occidentales et orientales, cela peut être le début d’une histoire commune et une réponses à des jeunes en quête d’origine sur le fait que l’islam n’est pas étranger à la civilisation occidentale ».

 

4) Une spiritualité qui nous nourrit, nous vivifie

Peut-être aurions-nous pu nous contenter de formuler la question ainsi : quelles sont aujourd’hui les valeurs morales, éthiques et culturelles qui peuvent féconder nos engagements collectifs ? Spiritualité comme mutation personnelle et engagement collectif ne font pas toujours bon ménage. Mais pour ma part je voudrais souligner le mot « féconder » cela implique pour moi des lieux de ressourcement et de partage avant et après l’action – les difficultés de l’engagement ne doivent pas épuiser notre capital humain, ni nous détourner de nos convictions intimes, de notre propre chemin. Entrer dans une action collective oblige à abandonner certaines utopies, à se confronter aux exigences des autres, à leurs propres utopies, à découvrir les redoutables rivalités de pouvoir et c’est en ce sens que des valeurs spirituelles doivent venir soutenir les engagements mais aussi les re-vivifier. Il me semble que ces lieux de ressourcement font particulièrement défaut aujourd’hui dans des communautés de proximité.

 

  • Une spiritualité qui fait face au réel du vivre ensemble

Face à la réalité du vivre ensemble : faut-il s’y sentir condamnés ou mesurer cette chance inouïe d’avoir à porter ensemble le devenir humain ! Pour tenir dans un engagement collectif, la Foi et la Raison ne suffisent pas malgré les propos d’un discours papal récent.

 

A quelles conditions peut s’épanouir alors la spiritualité en nous ?

Pour m a part, je pense qu’il nous faut sans cesse redécouvrir le sens profond de l’ALTERITE auquel j’associe d’emblée et de façon étroite le sens de la LOI. Cela n’est jamais acquis définitivement et doit sans cesse nous questionner : quand JE et TU se parlent, il doit toujours rester dans l’espace du NOUS un autre référent au nom d’une démarche commune, d’un bien commun, sinon l’affaire tourne vite au duel, au rapport de forces, à l’esprit de domination, à la fabrique des images et des leurres au même titre que les images fabriquées de Dieu ou des dieux.

 

Cela renvoie à notre capacité à nous interpeller mutuellement parce que nous sommes ensemble responsables de la vie de nos quartiers, de ce qui se passe autour de nous et plus loin de nous. Utiliser les médias pour provoquer, tourner en dérision la position de l’autre ne peut que provoquer la haine. Accepter le face à face, l’écoute réciproque, tolérer une position différente de la nôtre ne veut dire ni mollesse, ni complicité, ni indifférence. Rendre l’autre responsable de ses paroles et de ses actes, au sens plein du terme de re-donner la parole, cela paraît être l’urgence que ce soit au niveau des hommes politiques ou de nos proches, nous connaissons trop les limites de la justice humaine !

 

Notre capacité de distanciation est également en jeu : l’appel à l’Esprit, à l’entendement – avoir de l’esprit – peut permettre aussi de mettre une note d’ironie, de légèreté, d’humour par rapport à nos croyances et nos échecs.

 

Je retiendrai de Bernard Besrest une incitation à assortir notre spiritualité, notre maison intérieure de trois piliers : qu’elle garde une dimension politique en tant qu’elle nous maintient   au milieu des hommes dans la cité, une dimension poétique en ce sens qu’elle est source de créativité, une dimension critique comme un questionnement qui doit toujours se dé-prendre et se re-prendre.

 

Jacqueline Coste-Lascoux qui a participé à un débat sur une spiritualité sans Dieu reprend à son compte les positions de Julia Kristeva qui nous incite à « vivre avec le désir de sortir de soi, une autre manière de penser plus onirique, plus sensible et toujours la même passion de se mettre en questions et d’ouvrir les questions ». Elle conclut : « La spiritualité est une démarche complexe qui requiert autant un retour sur soi-même qu’une rencontre avec l’autre et le sens d’un ailleurs lointain et indéfini. Et ce triple mouvement de la pensée et des sens, de la raison et de l’intuition n’est pas le privilège des croyants ».

 

J’ai conscience d’avoir puisé dans cette analyse dans mes vieux registres que sont les sciences humaines, la psychanalyse, l’anthropologie avec l’éclairage d’autres textes dont l’Ancien et le Nouveau Testament qui ne me laissent pas indifférentes – on ne se dépouille pas facilement de ces vieilles peaux mais j’attends de ce débat des pistes nouvelles !

 

Odile

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