Wisdom of Life

Lire et écrire, techniques et rapports au monde, voyage au XII° siècle avec Illich

Hugues de Saint-Victor rédige le Didascalicon (Leyde, Bibliothek der Rijkuniversiteit, Ms. Vucanius 45, f° 130)

Dans un livre publié en 1991, Du lisible au visible : la naissance du texte. Un commentaire du Didascalicon de Hugues Saint-Victor, Ivan Illich fait un substantiel détour par le XII° siècle et L’art de lire de ce grand philosophe et théologien médiéval. Pour Illich, il s’agit d’étudier un moment de l’histoire de la technique alphabétique où émergent et se transforment en s’influençant réciproquement les notions de texte et d’individualité.

Illich aborde cette question, dans son éloignement temporel, comme les objets contemporains qui occupent par ailleurs son œuvre et sa pensée. A travers l’alphabet et ses usages dans l’écriture, la page, le livre, le texte, c’est l’évolution d’une technique et les changements philosophiques et sociaux qu’elle implique qu’il étudie. « La lecture que je fais du Didascalicon s’inscrit dans ma recherche plus générale de l’interaction symbolique entre ‘technologie et culture’, ou, plus précisément, entre la tradition et la finalité, les matériaux, les outils et les normes de leur utilisation ». Ici comme ailleurs, sa question centrale semble bien être de comprendre « comment l’emploi de ces nouvelles techniques développa des manières nouvelles de concevoir la réalité ? »

Cette réflexion d’Illich sur la naissance du texte en lien avec la transformation de la notion d’individualité résonne avec des rencontres où nous nous sommes penchés sur ce que signifie la tradition, sur nos rapports au texte, à la transmission, l’interprétation, etc. Mais il peut aussi relancer nos interrogations sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Ce grand texte d’Illich (qui se lit avec beaucoup de facilité et de plaisir) se structure autour de deux points.

Illich nous raconte le passage entre le XII° et le XIII° siècle d’une pratique monastique de la lecture à une culture scholastique : « après des siècles de lecture chrétienne, la page se transforme soudain de partition pour pieux marmotteurs en un texte optiquement organisé pour des penseurs logiques ». Cette culture de l’écrit développe une plus grande abstraction qui soutient une autonomisation de la pensée. « La page visible n’est plus l’enregistrement de la parole, mais la représentation visuelle d’une argumentation élaborée mentalement ». La notion d’auteur émerge et contribue à un détachement du sacré. Parmi les techniques alphabétiques invoquées, Illich s’attache particulièrement à celles de la structuration par index et table des matières qui permettent de prendre de la hauteur, de se détacher de l’autorité de la parole et de la linéarité pour mieux naviguer dans le texte, mais aussi compiler, distinguer et organiser. « Nulle part nous ne pouvons mieux étudier l’influence de la technologie sur les mentalités que dans la création de l’index alphabétique. La topologie mentale qui est désormais le cadre de la quête du savoir, et qui définit les catégories de procédures scientifiques n’est plus l’espace où se meut encore l’esprit de Hugues. L’auteur était le conteur d’une histoire, il est désormais le créateur d’un texte ».

Dans ce processus, l’autre phénomène qui intéresse Illich est celui de la naissance du texte comme une forme intellectuelle, voire virtuelle, indépendante de sa manifestation matérielle. La réflexion sur les origines nous projette ainsi dans des questions sur notre présent. « Avec la dissociation entre le texte et l’objet matériel qu’est l’écrit, la nature elle-même cessa d’être l’objet à lire pour devenir objet à décrire. Exégèse et herméneutique devinrent des opérations sur le texte, et non plus sur le monde ».

Illich suit cette évolution technique de l’écriture à partir du XIII° siècle et des premières grandes sommes encyclopédiques comme celle d’une émancipation de la pensée (mouvement à rapprocher des « valeurs vernaculaires » qu’étudie Illich, « réconciliées avec l’autonomie active de chacun, libérées du monolinguisme institutionnel », évoquées en introduction par Thierry Paquot).

Il exprime d’autre part dans ce texte un attachement poétique au temps d’avant que viendrait clore Hugues avec son Art de lire, à une autre pratique de la lecture, à la fois plus sensuelle et plus ascétique, plus méditative, attachée à la forme du livre comme métaphore d’un rapport au monde :

« Dans les lignes de la page, le lecteur éclairé par Dieu rencontre des créatures qui attendent de donner naissance à du sens. Ce statut ontologique du livre fournit la clef d’une intelligence du monachisme chrétien en tant que vie de lecture. La raison pour laquelle le studium legendi est une quête de sagesse efficace et infaillible se fonde sur le fait que toutes choses sont imprégnées de sens, et que ce sens n’attend que d’être mis en lumière par le lecteur. Non seulement la nature ressemble à un livre, mais la nature est un livre, et le livre produit par l’homme lui est analogue. Lire est un accouchement. Et la lecture, loin d’être la manifestation d’une abstraction, est celle d’une incarnation. (…) Le livre en tant que symbole, analogie et métaphore au temps de Hugues est, par-dessus tout, un symbole de la lecture, conceptualisée et expérimentée comme le déchiffrement maïeutique de la réalité, par lequel le lecteur, comme la sage-femme, accouche – dans la lumière invisible de Dieu – le sens dont toute chose est imprégnée, la Parole divine ».

Il y a peut-être entre ces deux aspects et dans leur tension un des « ressorts spirituels » de la pensée d’Illich.

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