Wisdom of Life

Hospitalité, une valeur fondamentale.

2009-032

 

Hospitalité, une valeur fondamentale

Entrer dans une démarche d’hospitalité nous entraîne dans un univers où nous n’avons pas l’habitude de nous déplacer et nous oblige à changer de point de vue. Les témoignages des personnes présentes nous ont persuadé de cet effet de déplacement, propulsées par une rencontre qui les a incitées à accueillir une personne en détresse sans en mesurer d’emblée l’impact et les bouleversements qui ont suivi. L’hospitalité nous fait franchir une zone plus obscure dans une part ignorée de nous-même nous dit Jacques Derrida : « un acte d’hospitalité ne peut être que poétique, dans le sens où il nous invite à créer, innover, voire même à transgresser des règles ». L’évocation des personnes qui accueillent à leurs risques et périls actuellement des sans papiers pour les protéger illustre bien cette définition.

A l’origine, l’hospitalité est une vieille pratique de notre vivre ensemble en humanité qui remonte à plus de 14.000 ans. Dans notre société moderne, les règles éthiques de ce vivre ensemble sont bousculées.

Etymologiquement, l’hospitalité contient deux mots latins qui s’opposent. D’abord hostis, qui sous-entend une violence : faire face à l’étranger qui nous est hostile dans une logique de guerre. Pour se rassurer, on tue l’autre – il suffit de penser aujourd’hui aux logiques sécuritaires dans les relations internationales ! Ensuite hospes, qui représente l’autre, l’accueilli, c’est ce terme qui donne l’hospitalité : on dépose les armes pour un vécu commun – je ne cherche plus le mieux pour moi mais le bien pour tous.

Nous entrons alors dans une relation triangulaire reliant Je, Tu et Il, qui nous met dans une position d’égalité face à la Loi. Devant la Loi, la notion d’étranger disparaît.

Jacques Derrida nous invite à apprendre à vivre sur la frontière au point de la plus forte tension entre dehors et dedans, à élaborer des règles ensemble, à conjurer nos peurs en parlant. Pour contrebalancer les logiques de partis, les logiques de guerre, il propose de fonder l’égalité sur une autre logique.

J.P.Cavaillé, responsable de la Cimade parle de quatre scénarios possibles :

→ Le tout monétaire dans une économie libérale débridée où la société solidaire risque de s’effondrer.

→ Le tout sécuritaire.

→ L’Etat centralisé.

→ Changer radicalement de logique : penser l’humanité comme UNE, le citoyen comme cosmopolite : il s’agit d’une révolution culturelle radicale !

A ce stade, l’hospitalité devient une démarche subversive. C’est une question centrale aujourd’hui. Elle révolutionne la notion de l’autre et du temps. Elle crée l’espérance d’un lien social sans propriété et de l’entrée de chaque homme dans l’histoire. La société devient la communion de nos libertés, contre toute fatalité et dans l’opportunité des rencontres qui nous aident à penser qu’on a un avenir commun.

Emmanuel Lévinas nous renvoie sur la problématique de la réciprocité à partir du regard porté sur l’autre : curiosité, effroi peuvent provoquer tensions, violence, à première vue. Pour dépasser ce premier mouvement engendré par la peur de l’inconnu, voire de la peur de sa propre peur qui peut dégénérer dans un rapport de forces, cela implique l’engagement de la responsabilité de chacun, comme une sorte de « sommation à se lever pour être », un face-à-face d’être à être, à visage nu.

La reconnaissance de nos différences n’est pas sans nous troubler, nous obséder mais peut aussi nous renvoyer à une source intérieure et à la création poétique, comme l’indiquait J. Derrida pour innover d’autres modes de relation, où l’autre quel qu’il soit devient l’invité d’honneur.

Cette thèse est reprise par un philosophe tchèque J. Patocka : « l’obsession est l’ouverture à ce qui nous ébranle si la pensée a assez de place pour laisser travailler cette obsession. …La nuit est ce à partir de quoi peut advenir à la parole ce qui obsède ».

Les personnes déplacées gardent une double nostalgie, celle du pays natal, là où reposent leurs parents et celle de leur langue qui fonctionne comme point d’ancrage. La langue maternelle, c’est ce qui ne nous quitte jamais. Quand elle est étouffée, elle a pu être vécue comme une partie de soi amputée. La langue accroît le champ de notre territoire, elle définit le « chez soi » comme une sorte de deuxième peau qu’on porte sur soi où qu’on aille, démultipliée aujourd’hui par toutes les prothèses dont on dispose : téléphone mobile, internet, etc.

Cela montre l’importance d’accueillir l’étranger dans sa langue maternelle pour retrouver « l’hospitalité de la langue » en elle-même (Paul Ricœur), ce qu’elle peut nous restituer de sensible, de vivant.

L’hospitalité ne doit pas être vécue dans le registre de la dette, ni pour l’un, ni pour l’autre. L’hospitalité comme règle absolue n’est pas vivable même si elle est reliée à la Loi fondamentale qui nous amène à reconnaître en chacun un semblable, elle doit en passer par des conventions, sinon elle reste du domaine de l’utopie et de l’illusion. Les notions de fraternité et de communauté sont indispensables au vivre ensemble. La vraie démocratie ne tient debout que grâce à la fraternité qui permet de libérer les affects et vient réguler les deux autres termes liberté et égalité dans la devise républicaine.

Dans cet accueil de l’étranger, l’autre comme étranger mais aussi comme une part de nous-mêmes qui nous reste étrangère et que nous interrogeons à travers l’autre, peut-on reconnaître   une dimension spirituelle qui nous relierait les uns aux autres, à travers le Tout Autre irreprésentable, indéfinissable et pourtant reconnaissable dans ce qui surgit au cœur de certaines rencontres comme un plus, un surcroît de vie venant d’un Ailleurs qui dépasse la simple rencontre de l’un et de l’autre dans leurs apports respectifs ?

Reconnaître ce qui nous a porté l’un vers l’autre, ce qui nous a ouvert à cette part confuse, obscure en nous-mêmes comme un « déjà là » antérieur au cœur de toute relation, comme fait originel de toute fraternité. Certains, dans la tradition des religions monothéistes, y reconnaîtront le signe palpable d’un Dieu aimant. La lecture du texte de la Genèse (v. 18) qui nous raconte l’apparition de Yahvé au Chêne de Mambré sous le visage de trois hommes qui se présentent à l’entrée de la tente d’Abraham et à qui il va offrir l’hospitalité nous questionne à ce sujet.

L’hospitalité, c’est aussi le plaisir du partage, la fécondité de la rencontre.

Odile – Pierre B.

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